Une lettre d'Adja : la révolution alimentaire en Afrique repose sur les jeunes | Fondation Mastercard

Une lettre d'Adja : la révolution alimentaire en Afrique repose sur les jeunes

Adja Boudy Kanté en foulard lilas et blazer beige clair

Chers dirigeants, décideurs politiques et partenaires du Forum africain sur les systèmes alimentaires,

Je m'appelle Adja Boudy Kanté. J'ai 32 ans, je suis mère et fière d'être une jeune entrepreneuse sénégalaise. Je viens de Guediawaye, localité située à la périphérie Dakar, et j'ai consacré ma vie à une cause qui me tient particulièrement à coeur : proposer des aliments nutritifs et sains à base de céréales locales, capables de guérir et de rendre autonome.

Pourquoi ? Parce que j'ai pu constater les effets néfastes d'une mauvaise alimentation et des aliments transformés importés. Mes parents sont atteints de diabète, et j'ai refusé de croire que notre avenir se résumait à cela. C'est pourquoi, en 2019, j'ai créé Cereal House, une entreprise qui transforme les céréales africaines traditionnelles, comme le millet et le sorgho, et les superaliments comme le moringa en produits alimentaires sains et facilement accessibles pour nos familles, nos jeunes et les personnes souffrant de maladies chroniques.

Nous ne vendons pas seulement du granola. Nous réécrivons l'histoire de l'alimentation africaine, en la rendant moderne, adaptée et localement appréciée.

Mais derrière chaque granola se cache un obstacle que nous avons dû surmonter. Et nous continuons à nous battre pour y parvenir. Être un jeune entrepreneur agricole en Afrique est un véritable test de résilience. Chaque jour, nous sommes confrontés aux problèmes suivants :

  • Des financements qui ne tiennent pas compte de notre réalité : les banques nous considèrent comme des clients à haut risque. Elles nous demandent des garanties que nous n'avons pas et nous imposent des taux d'intérêt que nous ne pouvons pas nous permettre.
  • Une logistique qui nous empêche d'avancer : le simple fait d'acheminer des produits de Dakar à Abidjan peut s'avérer plus difficile que d'exporter vers l'Europe.
  • Des infrastructures qui freinent notre développement : nous ne disposons pas des chaînes du froid, des installations de stockage et des moyens de transformation semi-industrielle nécessaires pour développer notre activité.
  • Des normes divergentes : chaque pays a ses propres règles en matière de certification alimentaire, ce qui rend les exportations intra-africaines pratiquement impossibles.
  • Une concurrence déloyale : les importations subventionnées inondent nos marchés, tandis que nos propres produits africains de qualité supérieure restent méconnus.

Je ne suis pas la seule à faire face à ces problèmes. Des milliers de jeunes à travers le continent qui tentent de créer des entreprises pour nourrir nos populations et dynamiser nos économies sont confrontés aux mêmes difficultés.

Permettez-moi de vous donner un exemple : une épicerie fine en Côte d'Ivoire nous a contactés après avoir vu nos produits en ligne. Ils étaient ravis de proposer le granola de Cereal House dans leurs rayons. Et moi aussi. L'enthousiasme était visible, mais de courte durée. En raison des coûts de transport exorbitants, des procédures douanières complexes et des certifications non reconnues, je n'ai pas pu saisir cette opportunité. Non pas à cause de la demande, mais à cause du système.

La ZLECA constitue-t-elle une porte vers un nouvel avenir ?

La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECA) me donne de l'espoir. Elle pourrait être une passerelle entre ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir. La ZLECA permettrait :

  • D'ouvrir de nouveaux marchés : nos produits ne devraient pas rester confinés à nos frontières. Ils devraient être acheminés librement du Sénégal au Kenya, au Ghana, au Cameroun et au-delà.
  • D'harmoniser les normes : des certifications communes et reconnues permettraient de réduire les coûts et faciliteraient le transport des produits africains et les rendraient plus compétitifs.
  • De faciliter les formalités douanières et la logistique : nous avons besoin de systèmes plus rapides et plus fiables qui favorisent le commerce au lieu de le freiner.
  • De stimuler la collaboration panafricaine : un marché commun implique le partage des ressources, des connaissances et des innovations, ce qui permet aux entrepreneurs d'apprendre et de se développer ensemble.
  • D'attirer les investissements : un marché unique de 1,4 milliard de personnes transforme de petites initiatives en grandes opportunités.


Il ne s'agit pas d'une politique énoncée sur le papier, mais d'un véritable changement pour de vraies personnes. Pour moi et d'autres jeunes, cela pourrait faire la différence entre lutter pour survivre et pouvoir s'épanouir.

Je rêve d'une Afrique où une agricultrice du Mali peut vendre facilement son millet au Sénégal. Où une entreprise de transformation comme la mienne peut le transformer en collation à Dakar et l'expédier à des clients au Rwanda, en Côte d'Ivoire ou en Zambie sans rencontrer une centaine d'obstacles.

Je rêve d'une Afrique où le slogan « Achetez africain » ne se limite pas en un slogan de campagne, mais un mode de vie. D'une Afrique où nos aliments sont fièrement exposés dans nos rayons, dans nos écoles et sur nos tables. Voilà ce dont je rêve.

Mesdames et Messieurs les participants au Forum africain sur les systèmes alimentaires, voici ce dont nous avons besoin :

  • des normes harmonisées en matière de sécurité alimentaire et de certification à travers l'Afrique.
  • des procédures douanières simplifiées et transparentes.
  • des investissements importants dans la logistique, les chaînes du froid et les infrastructures commerciales.
  • un fonds à l'échelle du continent qui soutient les entreprises agroalimentaires et l'innovation à l’initiative des jeunes.

Nous ne réclamons pas d’avantages. Nous souhaitons des systèmes équitables, un accès aux ressources et la reconnaissance de notre crédibilité.

Les idées ne manquent pas. Nous débordons d'énergie. Nous sommes déterminés. Donnez-nous les outils nécessaires, et nous nourrirons l'Afrique et le monde entier.

Animée par l'espoir, la détermination et un amour profond pour ce continent,

Adja Boudy Kante
Fondatrice de Cereal House, au Sénégal.
Jeune entrepreneuse agricole et défenseure d'une alimentation africaine saine et produite localement.